L’Esprit-Saint et l’Église appellent de nouveaux Priscille et Aquilas à évangéliser, exhorte Alex et Maud Lauriot-Prévost, modérateurs de la « Communion Priscille & Aquila ».


L’appel à l’évangélisation pour un couple chrétien fait-il vraiment partie de la vocation au mariage ?


Alex Lauriot-Prévost :
La question est pertinente puisque la prise de conscience du lien étroit entre vocation du mariage et appel à évangéliser est de fait assez nouvelle, même si, dans l’histoire de l’Église, l’implication de laïcs et de couples dans l’évangélisation a été manifeste à certaines périodes, comme l’illustrent par exemple les bella brigata de Catherine de Sienne au XIVe siècle, ou le rôle missionnaire si déterminant des laïcs et des familles au Japon au XVIe siècle ou en Corée au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, la mission d’évangélisation propre des époux se redécouvre après des siècles d’un certain oubli, même si la mission de transmission de la foi des parents aux enfants est ancienne dans la tradition de l’Église. Le Concile Vatican II a élargi cette responsabilité missionnaire en mettant en évidence l’importance du témoignage de vie des laïcs, et donc des époux, au cœur du monde : pensons aux témoignages si riches et précieux de tant de baptisés et de familles au travers de leurs comportements et de leurs choix de vie conformes à l’Évangile, de leur proximité avec les plus pauvres, ou de leur engagement en faveur de la solidarité, du développement, de la vie sociale ou politique, ou tout récemment pour le respect du mariage homme-femme ou la défense de la vie. Ces témoignages peuvent porter, comme par ricochet, des fruits évangélisateurs. Cependant, comme l’écrivait Paul VI en 1975 (propos repris par tous ses successeurs quand ils parlent d’évangélisation) : « Le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, attesté, explicité par une annonce claire, sans équivoque du Seigneur Jésus. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le règne, le mystère de Jésus-Christ ne sont pas annoncés » (EN, § 22 et 41).

 


Des couples catholiques ne sont-ils pas engagés dans cette évangélisation directe depuis des décennies ?


A.L.-P. : Quand on observe certaines expériences apostoliques depuis 30 ou 50 ans – dans des mouvements, des communautés ou des paroisses de nombreux pays – on est frappé de voir combien de nombreux couples sont effectivement investis – non pas simplement au service de l’Église, de Monsieur le curé, ou dans des apostolats ou engagements spirituels – mais résolument dans l’évangélisation auprès des non-croyants ou des baptisés qui ne connaissent pas l’amour de Dieu. Les formes que prend cette évangélisation sont souvent très diversifiées, touchent des publics variés et se vivent dans des contextes culturels fort différents. Pourtant, tous ces couples partagent sans doute deux caractéristiques communes : avoir une claire intention de conduire au Christ ceux qui n’ont pas goûté son amour, sa tendresse, sa miséricorde et la force du Salut ; et vivre la grâce singulière d’annoncer l’Evangile « à deux voix » unies dans le mariage, ce qui a un rayonnement apostolique particulier et si précieux. Ce qui est donc récent dans l’Église est l’importance nouvelle que donnent le magistère et l’enseignement des papes à cet appel missionnaire du couple. Comme souvent dans l’histoire de l’Église, l’Esprit-Saint la devance (« L’Esprit-Saint soudain prit la parole ! », dira le cardinal Ratzinger dans une conférence magistrale sur la nouvelle évangélisation) ; l’Église lit alors les signes des temps, exerce tout son discernement, puis encourage ce qui lui semble être un appel de Dieu pour le bénéfice de sa mission dans le monde. C’est ce qui semble se dérouler aujourd’hui sous nos yeux.

 


Peut-on relever depuis le Concile certaines étapes de cette prise de conscience du magistère ?


 

A.L.-P. : Il y a eu en effet une prise de conscience progressive de l’Eglise depuis le Concile : Vatican II évoque essentiellement le témoignage de vie et de charité des époux et la transmission de la foi des parents aux enfants (AA § 11, 1965). Paul VI insistera sur la nécessaire évangélisation des enfants par les parents dans un monde sécularisé et l’élargira à l’évangélisation « d’autres familles » (EN § 71, 1975). Jean Paul II franchira une nouvelle étape en parlant de « la famille chrétienne comme communauté qui annonce l’Évangile » (FC §2, 1981), parlant du « ministère authentique » des époux dédié à l’éducation chrétienne et humaine de leurs enfants (FC § 38), tout en les invitant à témoigner auprès de tous ceux qui « cherchent la Vérité » (EN § 54). Il relève même que « l’avenir de l’Evangélisation dépend en grande partie des couples et des familles », plaçant de ce fait le couple au cœur de l’enjeu missionnaire de l’Église ; il propose alors comme modèle de couple évangélisateur, Priscille et Aquilas cités plusieurs fois dans les Actes des Apôtres : ils ont assisté Saint Paul dans son ministère auprès des païens, ont pris toute leur part à l’évangélisation et formé de nombreux missionnaires comme Apollos.

 


Benoît XVI et François ont-ils également précisé cet appel missionnaire des couples ?


A.L.-P. : Après le foisonnement et l’enthousiasme missionnaire de Jean Paul II, est venu avec Benoît XVI le temps de la maturité de la nouvelle évangélisation, mais aussi celui de son universalité : elle a ainsi été définie comme la priorité pastorale de l’Église catholique par le synode des évêques à Rome en 2012. À cette occasion Benoît XVI y soulignera lors de son ouverture place Saint-Pierre combien le mariage n’est plus simplement « objet » mais désormais « sujet » de l’évangélisation. Le Pape et ce Synode ont ainsi confirmé le couple comme un acteur-clé de l’évangélisation. Quant au pape François, il a constamment à la bouche les mots « kérygme », « 1ère annonce » ou « évangélisation’ » et il convoque coup sur coup deux synodes autour du thème « Mariage et Évangélisation ». Le premier s’est déroulé en 2014 et son rapport final a fortement insisté sur la nécessité d’une véritable mobilisation missionnaire des couples chrétiens pour qu’ils soient en première ligne de l’évangélisation et d’une remise plat de la pastorale conjugale et familiale, qui doit désormais devenir missionnaire, avant d’être moraliste ou dogmatique… Sur cette question, nous renvoyons les internautes à notre tribune d’octobre dernier, mais il nous semble important d’insister ici sur la nouveauté que représente à cette échelle magistérielle cette mobilisation des couples en vue de l’évangélisation. Le Pape lui-même n’est pas en reste puisque selon lui « l’évangélisation passe avant tout par les familles car elle atteint les différents milieux de la vie quotidienne » ; quant au couple missionnaire, il est « un agent d’évangélisation de grande valeur ». L’heure est donc bien à une mobilisation générale des couples dans la mission, ce qui est inédit dans l’histoire de l’Église !

 


Pourquoi cette mobilisation de couples dans l’Évangélisation apparaît-elle aujourd’hui d’une si grande importance ?


A.L.-P. : Les enjeux ecclésiaux et sociétaux d’une évangélisation de l’amour, de la sexualité, du couple et de la famille sont majeurs, en raison de la crise si profonde, si générale et si déstabilisante de la société sur ces sujets en Occident, et, comme par écho, dans le monde entier en raison de la domination de son modèle social et économique. Or, face à ce véritable « tsunami » humain et social, beaucoup de couples catholiques prennent d’autant plus conscience qu’il est devenu important aujourd’hui d’assumer avec joie, sans complexe ni arrogance, leurs différences par rapport à la société environnante en matière de mariage et de famille. Plus encore, nous percevons le désir de nombre de ces couples de partager à d’autres les bénéfices de vie, d’amour, de joie que leur procure une vie conjugale et familiale fondée sur le Christ : faire grandir son couple dans la durée et dépasser ses crises pour qu’il grandisse ; puiser en Dieu Lui-même ses dons pour aimer et se donner ; vivre une sexualité belle et durable, tout en se gardant de l’érotisme ambiant ; être ouvert à la vie tout en exerçant une paternité et une maternité responsables ; savoir traverser ensemble avec foi et espérance les inévitables épreuves de la vie ; sécuriser les enfants dans un environnement stable et aimant, faire de sa famille un noyau solide mais aussi ouvert et accueillant ; etc. Bref ! Témoigner des œuvres uniques et si bienfaisantes du Christ dans le mariage et la famille, car elles correspondent aujourd’hui à l’attente intime de chaque homme et de chaque femme, croyant ou incroyant, baptisé ou non ; c’est pourquoi le synode affirme que « l’annonce doit faire connaître par l’expérience que l’Évangile de la famille est une réponse aux attentes les plus profondes de la personne humaine ».

 


La société actuelle n’apporte-t-elle donc aucune réponse pertinente à la crise du mariage et de la famille ?


 

A.L.-P. : Ses réponses ne sont pas à la mesure de la gravité de la crise : certes, nos sociétés héritières de la culture judéo-chrétienne ont retenues des valeurs comme le respect de la personne humaine, l’importance du libre arbitre ou encore les droits fondamentaux de chaque individu. Nous pouvons aussi relever les bénéfices certains de la pensée contemporaine et des sciences humaines, en terme d’égalité homme-femme, ou de compréhension des mécanismes psychologiques complexes de l’affectivité ou de la sexualité. Cependant, nos sociétés, à travers la culture ambiante et les idéologies dominantes, n’apportent bien souvent que des réponses superficielles, voire erronées, et au mieux très partielles face à cette crise profonde et dévastatrice. L’élan missionnaire du couple et de la famille chrétienne a pour objectif d’apporter une réponse cohérente et pertinente face à cette crise. L’Évangile du couple et de la famille en redevient donc d’autant plus attractif et crédible, notamment pour les nouvelles générations moins idéologisées par l’anticléricalisme ; le monde attend en fait cet Evangile car « secrètement, il nous envie » disait Jean Paul II. C’est pourquoi, le Synode souligne combien les couples chrétiens eux-mêmes doivent avoir le courage de le prêcher de manière vivante et crédible, de témoigner explicitement de ce trésor de vie irremplaçable, quitte à être parfois « signe de contradiction ». Maris et femmes, certes très imparfaits mais ayant fait cette expérience salutaire de la foi dans leur mariage, sont les missionnaires les plus crédibles de cet Évangile. Parce qu’ils en font d’abord l’expérience commune. Parce qu’ils sont mandatés par le Christ du fait de leur sacrement de mariage, ces couples sont appelés eux-mêmes à devenir des « ministres » (dit le synode) de l’annonce de cette Bonne Nouvelle.


Selon vous, cette finalité évangélisatrice de l’engagement des baptisés, et donc des couples, n’est pas toujours bien comprise ?


 

A.L.-P. : Le pape François estime lui-même qu’il est urgent de clarifier dans l’Église ce qu’est ou n’est pas l’évangélisation et de simplifier l’annonce pour revenir au coeur du message chrétien : « Jésus t’aime et t’a sauvé ! ». Le pape François insiste : « La première annonce ou « kérygme » a un rôle fondamental qui doit revenir au centre de l’activité évangélisatrice et de tout objectif de renouveau ecclésial ». Or, combien de laïcs dans nos diocèses savent annoncer et témoigner de manière pertinente et attractive ce kérygme ? Don Piggi, le fondateur des Cellules d’Évangélisation, souligne que bon nombre de baptisés pratiquants témoignent essentiellement « de la culture ou des valeurs chrétiennes », et non du « désir ardent de rejoindre chaque cœur et de lui proposer le Salut » ; alors, constate-t-il, « nos communautés continuent à se réduire et à s’épuiser, et ont de grandes difficultés à évangéliser ». Ce n’est pas une fatalité, au contraire, car cette mutation peut être rapide comme le constate le Pape : « Si le baptisé a vraiment fait l’expérience de l’amour de Dieu qui le sauve, il n’a pas besoin de beaucoup de temps de préparation pour aller l’annoncer ». Il n’en reste pas moins qu’un effort particulier doit être entrepris pour former les chrétiens à la première annonce, ce dont nous avons perdu l’habitude en occident car la transmission de la foi s’est opérée naturellement durant des siècles de génération en génération. Pour développer ce ministère de couple missionnaire, cette formation nous semble donc indispensable, mais elle peut être rapide et porter beaucoup de fruits. Croyez-en notre expérience depuis 30 ans : en trois jours, en trois mois, ce peut être « plié » si le couple est vraiment habité par ce désir d’évangéliser !

 


Vous êtes modérateurs de la « Communion Priscille & Aquila » qui rassemble des couples engagés dans l’évangélisation : l’actuelle mobilisation missionnaire des couples rejoint donc son appel mis au service de l’Église. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?


 

A.L.-P. : À sa fondation, nous percevions bien qu’il y avait dans l’Église comme une « montée en puissance » de cet appel, une insistance de l’Esprit-Saint à répondre à cette urgence d’évangéliser à deux. L’appel spécifique de cette Communion s’est sans doute imprégné de plusieurs courants de renouveau qui irriguent profondément l’Église depuis Vatican II : le renouveau dans l’Esprit qui a beaucoup contribué à réveiller et rajeunir l’Église, le renouveau missionnaire et le renouveau de la théologie et de la spiritualité conjugale impulsés par saint Jean Paul II. La Communion Priscille et Aquila a donc pour vocation singulière de rassembler en Église des couples qui – tout en étant insérés au cœur du monde dans différents métiers « profanes », avec des enfants à la maison ou déjà grands-parents – ont reçu un appel missionnaire commun, celui d’ »annoncer de manière explicite, en couple, l’Évangile du Christ et susciter d’autres couples missionnaires » ! Cela rejoint bien sûr l’expérience vécue par bon nombre de couples dans un grand nombre de réalités ecclésiales, mais, pour notre Communion, c’est là le cœur de son appel et la clé de l’engagement de ses membres. Les modalités missionnaires sont très diverses, les publics variés selon le charisme propre à chaque couple et le contexte ecclésial dans lequel il est inséré. Les couples membres se mettent au service de l’évangélisation dans des paroisses, diocèses, communautés, mouvements, sans oublier leur maison : « Tous les jours, au Temple et dans leurs maisons, sans cesse, ils annonçaient la Bonne Nouvelle », rapportent les Apôtres (Ac 5,42).